Dans la nuit du 24 au 25 novembre 1248, une partie entière du versant nord du mont Granier s’effondre au-dessus de la cluse de Chambéry. Les blocs calcaires ensevelissent cinq paroisses, font environ un millier de victimes et recouvrent près de 25 km² de terrain. Ce chaos de pierres, les habitants l’appelleront les « abymes ». Et c’est sur ce terroir né d’une catastrophe que pousse aujourd’hui l’un des blancs les plus désaltérants de l’AOC Vin de Savoie.
Un cru sorti de terre par un éboulement
Le nom « Abymes » ou « Les Abymes » ne désigne pas un lieu bucolique. Il renvoie directement aux abîmes creusés par la catastrophe de 1248, quand la face nord du mont Granier — qu’on appelait alors mont Apremont — s’est littéralement écroulée sur les villages situés en contrebas. La coulée de boue et de rochers calcaires a remodelé le paysage sur des kilomètres, laissant un relief de buttes et de creux que les vignerons, quelques siècles plus tard, ont appris à exploiter.
Le terroir des Abymes couvre aujourd’hui environ 300 hectares répartis sur quatre communes : Apremont, Myans, Les Marches et Chapareillan, à la frontière entre Savoie et Isère. Ces sols d’éboulis calcaires et de moraines sont exceptionnellement drainants. La roche filtre l’eau rapidement, les racines travaillent en profondeur, et le cépage emblématique de la région — la jacquère — y trouve exactement les conditions qu’il lui faut pour exprimer sa vivacité.
La jacquère sur éboulis : pourquoi ce terroir change tout
La jacquère est le cépage dominant des Abymes (au moins 80 % de l’encépagement réglementaire). C’est un cépage blanc autochtone savoyard, à maturité tardive, naturellement acide. Sur des sols argilo-calcaires riches et profonds, elle peut donner des vins lourds, sans tension. Sur les éboulis des Abymes, c’est une autre histoire.
Les blocs calcaires limitent la vigueur de la vigne et contraignent les rendements. Le drainage quasi-immédiat des pluies oblige les racines à plonger loin. Le résultat dans le verre est cohérent avec ce que le terroir impose : un vin léger, vif, légèrement perlant, avec une minéralité caractéristique que les dégustateurs décrivent souvent comme une « pierre à fusil » ou un côté pierreux qui persiste en fin de bouche.
Pour mieux comprendre ce cépage et son rôle dans l’ensemble du vignoble savoyard, voir notre guide complet de la jacquère.
Profil sensoriel : ce qu’on trouve dans le verre
Un Abymes ouvert dans l’année de sa production ressemble à ça : robe jaune pâle aux reflets verts, presque translucide. Au nez, des agrumes (citron, pamplemousse), de la pêche blanche, quelques fleurs discrètes comme l’aubépine, et une touche d’amande fraîche. En bouche, l’attaque est franche et vive, avec ce léger picotement perlant qui est une signature du style. La finale est minérale, courte, nette.
| Paramètre | Détail |
|---|---|
| Appellation | AOC / AOP Vin de Savoie Abymes |
| Couleur | Blanc sec uniquement |
| Cépage principal | Jacquère (80 % minimum) |
| Terroir | Éboulis et moraines calcaires, éboulement du mont Granier (1248) |
| Superficie du cru | Environ 300 ha sur 4 communes |
| Robe | Jaune pâle, reflets verts |
| Nez | Agrumes, pêche blanche, aubépine, amande fraîche |
| Bouche | Vive, légèrement perlante, minéralité pierre à fusil |
| Garde | 1 à 3 ans — à boire jeune de préférence |
Ce n’est pas un vin de garde. Les producteurs du secteur le disent eux-mêmes : le meilleur moment pour boire un Abymes, c’est dans les douze à dix-huit mois après la récolte, quand le perlant est encore présent et que le fruit est au premier plan. Passé trois ans, le vin tient encore, mais il perd l’essentiel de ce qui le rend séduisant.
Abymes et fondue savoyarde : le duo naturel
Si un accord mets-vins s’impose dans les Pays de Savoie sans avoir besoin d’explication, c’est bien celui-là. La fondue au fromage — comté, beaufort, emmental de Savoie selon les recettes — est un plat riche, gras, salé. Il demande en face un vin capable de trancher, pas de se fondre. L’acidité franche des Abymes remplit exactement ce rôle : elle nettoie le palais entre deux bouchées, évite la saturation et rafraîchit là où un vin plus souple ou plus alcooleux échouerait.
Retrouvez tous les conseils d’accords dans notre guide dédié : quel vin choisir pour une fondue savoyarde ?
| Plat | Pourquoi ça marche |
|---|---|
| Fondue savoyarde | Acidité qui tranche le gras du fromage fondu, accord de terroir |
| Raclette | Même logique : le perlant allège la richesse du fromage chauffé |
| Fera du lac en meunière | Chair délicate, vin léger : équilibre sans domination |
| Saucisson savoyard à l’apéritif | Le sel du saucisson appelle un blanc frais et vif |
| Huîtres et coquillages | La minéralité iodée du vin répond à celle des coquillages |
| Tartiflette légère | Fromage à croûte lavée + acidité franche = bon équilibre |
Abymes et Apremont : deux crus, un même éboulement
Les vignobles d’Abymes et d’Apremont sont nés du même éboulement de 1248, se partagent les mêmes communes et le même cépage dominant. La confusion entre les deux est fréquente, y compris chez des amateurs aguerris. La différence tient essentiellement à la localisation des parcelles et à leur exposition : les deux crus sont délimités par des zones distinctes à l’intérieur du même périmètre géographique.
En pratique, Apremont est souvent décrit comme légèrement plus rond et floral, là où les Abymes penchent davantage vers la tension et la minéralité. Ce sont des nuances : les deux vins restent très proches stylistiquement, et un même producteur peut exploiter des vignes dans les deux crus simultanément. Domaine Labbé, Domaine Giachino, Jean Perrier & Fils ou encore Blard & Fils figurent parmi les noms régulièrement cités sur l’appellation.
FAQ — Les Abymes, cru AOC Vin de Savoie
Les Abymes et Apremont sont-ils la même chose ?
Non. Ce sont deux dénominations distinctes au sein de l’AOC Vin de Savoie, même s’ils partagent le même terroir d’éboulis calcaires hérité de l’effondrement du mont Granier en 1248, le même cépage principal (jacquère) et une partie des mêmes communes. Les Abymes tendent vers plus de minéralité, Apremont vers plus de rondeur — mais les différences restent subtiles.
Quel millésime choisir pour un Abymes ?
Le plus récent disponible. Ce vin n’est pas construit pour vieillir : son intérêt principal — le perlant naturel, la fraîcheur fruitée, la vivacité — s’estompe rapidement. Dans les douze à dix-huit mois suivant la récolte, c’est là qu’il est au mieux.
Pourquoi le vin pique légèrement en bouche ?
Ce léger picotement est le CO2 naturellement conservé dans le vin lors de la mise en bouteille. Les producteurs d’Abymes le préservent délibérément : il renforce la sensation de fraîcheur et allège la perception d’acidité. C’est une caractéristique, pas un défaut.
À quelle température servir un Abymes ?
Entre 8 et 10 °C. Trop froid, les arômes se ferment. Trop chaud, la fraîcheur disparaît et le vin perd ce qui fait son intérêt. Une heure au réfrigérateur avant service suffit généralement.
Peut-on trouver des Abymes hors de Savoie ?
Oui, mais la diffusion reste limitée. La majorité de la production part sur les marchés locaux (Chambéry, Grenoble, stations de ski) et sur la restauration savoyarde. Certains cavistes spécialisés en vins de montagne l’importent à Paris ou en région parisienne, mais il reste confidentiel à l’échelle nationale.
À lire aussi





