Le cépage roussette altesse : un des plus anciens cépages de Savoie

Sophie Lambert

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Roussette de Savoie

L’Altesse, plus connue en Savoie sous le nom de Roussette, est l’un des plus anciens cépages blancs cultivés dans les Alpes françaises. Sa première mention écrite remonte à 1530, à Lucey, sur les flancs du Mont du Chat. Cinq siècles plus tard, ce cépage exclusif de l’AOC Roussette de Savoie et de ses quatre crus continue de produire les vins blancs les plus complexes et les plus aptes à la garde du vignoble savoyard — capables de rivaliser, dans leurs meilleures expressions, avec les grands Chenin de la Loire ou les Riesling alsaciens [^1^].

Histoire et origine : une légende qui résiste à la science

Selon la tradition orale longtemps relayée, l’Altesse aurait été rapportée de Chypre au XVᵉ siècle par la princesse Anne de Chypre, lors de son mariage avec Louis Ier de Savoie en 1434. La référence au cépage chypriote local — la Furmint — alimente cette hypothèse. Cependant, les études ADN menées depuis les années 2000 par les chercheurs de l’INRAE Montpellier n’ont pas confirmé cette origine chypriote et tendent à plaider pour une origine locale savoyarde, plus probablement liée à la Mondeuse Blanche ou à un cépage allobroge ancien [^2^].

Le nom « Altesse » viendrait des coteaux des altesses, c’est-à-dire les terrasses cultivées en hauteur par les nobles savoyards. Le nom local « Roussette » évoque la couleur cuivrée que prennent les grappes à pleine maturité, particulièrement marquée sur les vignes exposées plein sud. Le nom Marestel, attaché à l’un des grands crus de l’appellation, remonte à 1563 : Claude Mareste, conseiller du duc Emmanuel Philibert de Savoie, fut anobli et donna son nom aux pentes de Jongieux où l’Altesse était déjà cultivée depuis au moins 1530 [^3^].

Caractéristiques ampélographiques

L’Altesse est un cépage à maturité tardive, ce qui en fait une variété délicate à conduire dans le contexte alpin. Les vendanges interviennent souvent entre la mi-septembre et la mi-octobre, parfois plus tard sur les terroirs d’altitude. Ses grappes sont moyennes, cylindriques, à grains serrés et de couleur rosée à maturité. La peau épaisse offre une bonne résistance à la pourriture grise, mais la sensibilité au mildiou et à l’oïdium reste un défi pour les vignerons [^4^].

Les rendements naturels sont faibles à très faibles — souvent en deçà des 40 hl/ha sur les meilleurs terroirs alors que le cahier des charges en autorise 60 pour les crus. Cette modestie productive contribue à la concentration et à la richesse aromatique des vins. Le degré d’alcool potentiel se situe généralement entre 12,5 et 13,5 % vol., équilibré par une acidité naturelle élevée — environ 4,5 à 5,5 g/L d’acide tartrique.

L’AOC Roussette de Savoie et ses quatre crus

L’AOC Roussette de Savoie a été créée par décret du 4 septembre 1973, simultanément avec l’AOC Vin de Savoie. Le cahier des charges a été révisé par décret ministériel du 24 août 2021. Depuis le millésime 1999, les vins de l’appellation doivent être composés à 100 % d’Altesse ; auparavant, les vins non-crus pouvaient inclure jusqu’à 50 % de Chardonnay et de Mondeuse Blanche [^5^].

L’appellation totalise environ 50 hectares de crus pour une production avoisinant 10 000 hectolitres annuels. Les quatre crus communaux, reconnus pour leur identité de terroir, sont les suivants :

Frangy — la minéralité absolue

Le cru de Frangy, dans la vallée des Usses en Haute-Savoie, s’étend sur environ 20 hectares à des altitudes de 300 à 500 mètres. Ses sols de calcaires crayeux donnent à l’Altesse une expression particulièrement minérale, vive, florale, avec des arômes d’aubépine, d’agrumes frais et de pierre humide. Les vins de Frangy sont les plus tendus du quatuor, idéaux à boire jeunes (3 à 6 ans) [^6^].

Marestel — le sommet de l’appellation

Sur les pentes du Mont du Chat à Jongieux, le cru de Marestel couvre 21 hectares sur des calcaires kimméridgiens entre 250 et 560 mètres d’altitude. C’est le terroir le plus richesse et le plus aromatique de l’appellation : des vins miellés, complexes, à la garde exceptionnelle (jusqu’à 15 ans). Le Domaine Dupasquier, 5ᵉ génération sur Aimavigne, en est la référence absolue. Ses vendanges manuelles, son élevage 11 mois en foudre sur lies fines et ses faibles rendements produisent un Marestel qui atteint son apogée après 5 à 10 ans de garde [^7^].

Monthoux — la rareté

Avec moins de 2 hectares, le cru de Monthoux, sur le Mont Charvaz entre lac du Bourget et Rhône, est le plus confidentiel des quatre. Les vins y sont onctueux, marqués par des arômes de cire d’abeille, de fruits confits et d’amande grillée. Production microscopique, allocation stricte chez les rares producteurs (notamment Domaine Dupasquier et Domaine Aimavigne) [^6^].

Monterminod — le plus aérien

Le cru de Monterminod, situé au-dessus de Chambéry sur des moraines glaciaires, totalise environ 4 hectares entre 350 et 450 mètres d’altitude. Sa signature : un profil floral, fruité, avec une belle acidité et une finesse aérienne. Garde de 8 à 15 ans selon les millésimes [^6^].

Profil aromatique : du fruit jeune à la truffe blanche

Le profil aromatique de l’Altesse évolue de manière spectaculaire avec l’âge. Sur les vins jeunes (1 à 3 ans), les arômes primaires dominent : amande fraîche, bergamote, pêche blanche, coing, fleurs blanches (acacia, jasmin), pointe de violette. La bouche est tendue, élégante, avec une belle longueur saline [^8^].

Vers 4 à 7 ans, la palette s’enrichit : miel d’acacia, toast brioché, abricot sec, noisette grillée, écorce d’agrume confite. La structure gagne en densité tout en préservant sa fraîcheur.

Au-delà de 8 ans, les grandes cuvées — particulièrement les Marestel — développent des notes tertiaires fascinantes : truffe blanche, sous-bois, champignon de Paris, cire d’abeille mûre, fruits confits. C’est à ce stade que l’Altesse révèle pleinement son statut de grand vin de garde, comparable dans son évolution à un Chenin de la Loire ou à un Riesling alsacien de bonne facture [^7^].

Le rôle de l’Altesse au-delà de la Roussette de Savoie

Outre l’AOC Roussette de Savoie et ses quatre crus, l’Altesse joue un rôle central dans deux autres appellations savoyardes :

  • AOC Seyssel (1942) : l’Altesse est le cépage principal, assemblé à la Molette pour les vins tranquilles et les mousseux méthode traditionnelle (minimum 10 % d’Altesse pour le mousseux).
  • AOC Roussette du Bugey : appellation voisine située dans le département de l’Ain, où l’Altesse est également exclusive depuis 2009, sur 30 hectares environ.

On la retrouve aussi, plus rarement, dans la vallée du Rhône (Côtes du Rhône, où elle est anecdotique) et dans certains essais de vignerons français hors zone alpine. Mais c’est en Savoie qu’elle atteint sa plus haute expression — un vignoble de 180 hectares au total, dont environ 80 % se trouvent dans le département de la Savoie [^9^].

Vinification : la précision au service de la complexité

La vinification de l’Altesse exige précision et patience. Les grappes, vendangées manuellement sur les meilleurs terroirs, sont pressées doucement pour préserver l’intégrité aromatique. La fermentation alcoolique se déroule en cuve inox thermorégulée ou, pour les cuvées de garde, directement en foudre de chêne de plusieurs hectolitres [^7^].

L’élevage sur lies fines, prolongé pendant 6 à 18 mois selon les domaines, est la clé de la richesse texturale du vin. Les lies, agitées régulièrement (bâtonnage), libèrent des composés qui donnent au vin du gras, de la longueur et une certaine onctuosité, tout en préservant la fraîcheur acide caractéristique du cépage.

La fermentation malolactique est un choix stylistique : certains domaines la pratiquent pour adoucir l’acidité et renforcer le côté beurré, d’autres la bloquent pour préserver la tension. La mode actuelle, portée par la nouvelle génération, est plutôt à la conservation de l’acidité totale.

Les producteurs de référence en 2026

Quelques domaines incarnent l’excellence de l’Altesse savoyarde :

  • Domaine Dupasquier (Jongieux, 15 ha) : la référence absolue du cru Marestel. 5ᵉ génération, lutte raisonnée, vendanges manuelles. Cuvée Marestel emblématique, jusqu’à 15 ans de garde.
  • Domaine Fabien Trosset (Combe de Savoie, ~25 ha) : cuvée La Devire, lecture plus moderne et fruitée du cépage.
  • Domaine Giachino (Chapareillan, 15 ha) : ancien domaine Michel Grisard, biodynamie depuis 1994. Altesse précise et minérale.
  • Domaine des Ardoisières (Fréterive, 12 ha) : Altesse en biodynamie sur des terroirs singuliers (Schiste, Quartz).
  • Domaine Saint-Germain (Saint-Pierre-d’Albigny, 14 ha) : bio et biodynamie, Altesse expressive et profonde.
  • Maison Lupin (Frangy) : référence historique du cru Frangy, depuis 1849 [^10^].

Accords gastronomiques : l’Altesse à table

La complexité et la richesse texturale de l’Altesse en font un vin de gastronomie par excellence. Les accords les plus aboutis :

  • Poulet de Bresse à la crème et aux morilles : accord historique, la richesse du vin épouse celle de la sauce, les notes truffées des vieux Marestel répondent aux champignons.
  • Omble chevalier au beurre blanc : la salinité du vin équilibre le gras du beurre, la minéralité prolonge le goût du poisson de lac.
  • Tomme de Savoie affinée 6 mois ou Beaufort d’alpage : la complexité aromatique du vin tient tête à la puissance des fromages alpins matures.
  • Risotto aux truffes blanches d’Alba : les Marestel de 7-10 ans développent des notes truffées qui font écho au plat de façon spectaculaire.
  • Foie gras poêlé aux pommes : accord audacieux, où la fraîcheur acide de l’Altesse contrebalance le gras du foie gras et fait écho aux fruits [^11^].

Température de service : 10 à 12 °C pour les vins jeunes, jusqu’à 13 °C pour les Marestel âgés. Décantation recommandée pour les bouteilles de plus de 8 ans, afin de libérer pleinement la palette tertiaire.

Garde : un blanc qui défie le temps

L’Altesse est l’un des plus grands cépages blancs de garde de France. Les bonnes cuvées de Roussette de Savoie tiennent 5 à 8 ans sans difficulté ; les grands Marestel atteignent leur plénitude entre 8 et 12 ans et peuvent dépasser 15 ans. Cette aptitude au vieillissement, exceptionnelle pour un cépage alpin, en fait un investissement intelligent pour qui souhaite construire une cave.

Pour 18 à 35 € la bouteille selon les cuvées (cavistes et ventes directes 2024-2025), la Roussette de Savoie offre l’un des meilleurs rapports qualité-prix dans la catégorie des grands blancs de garde français [^12^]. Le moment est idéal pour découvrir un cépage rare, ancré dans cinq siècles d’histoire alpine, et capable de produire des vins d’une élégance et d’une profondeur qui font honneur à son nom de « Roussette » — celle qui doit son éclat aux pentes ensoleillées des Alpes savoyardes.

Comparaison Altesse / Roussette du Bugey et synonymies européennes

L’Altesse n’est pas exclusivement savoyarde. On la retrouve dans le département voisin de l’Ain, sous l’appellation Roussette du Bugey, où elle est devenue cépage exclusif depuis 2009 (et reconnue AOC depuis 2009 également pour les Roussettes du Bugey). Le Bugey, ancienne province qui partage avec la Savoie une histoire de duché commune jusqu’au XIXᵉ siècle, cultive l’Altesse sur environ 30 hectares, principalement autour de Virieu-le-Grand, Cerdon et Vongnes [^13^].

Les profils diffèrent légèrement : la Roussette du Bugey, sur des sols plus argileux et à des altitudes moindres, livre des vins légèrement plus ronds et plus accessibles que leurs cousines savoyardes. Quatre crus (Anglefort, Arbignieu, Lagnieu, Montagnieu, Virieu-le-Grand) hiérarchisent l’appellation. Les amateurs avertis trouveront dans la Roussette du Bugey une porte d’entrée moins onéreuse vers le cépage (8-15 € la bouteille), avant de monter en gamme vers les grands Marestel savoyards.

Ailleurs en France, l’Altesse demeure rare. Quelques pieds isolés subsistent dans le département de l’Isère et dans certaines collections ampélographiques (le conservatoire de Vassal-Montpellier, géré par l’INRAE, en conserve plusieurs clones), mais aucune production commerciale d’envergure ne se développe hors zone alpine. C’est l’une des forces du cépage : sa rareté garantit aux vins de Savoie une exclusivité difficile à reproduire ailleurs [^14^].

L’Altesse face au changement climatique

Le réchauffement climatique impose à l’Altesse de nouveaux défis. Cépage à maturité tardive, il bénéficie en théorie d’étés plus longs et plus chauds, qui facilitent l’atteinte d’une maturité phénolique complète. Mais cette tendance s’accompagne aussi de risques accrus : printemps précoces favorisant le débourrement, gels tardifs qui détruisent les bourgeons, sécheresses estivales qui stressent la vigne, et stress hydrique sur les sols superficiels d’éboulis [^15^].

L’amplitude thermique jour/nuit, atout historique de la Savoie viticole, tend à se réduire dans les vallées de basse altitude. Plusieurs vignerons cherchent à étendre leurs plantations vers des coteaux plus élevés (500-600 mètres), jusqu’ici jugés trop frais pour l’Altesse. Le réchauffement, paradoxalement, ouvre de nouveaux terroirs.

Les pratiques culturales évoluent : couverts végétaux permanents, enherbement maîtrisé, taille adaptée pour ralentir le débourrement, sélection clonale orientée vers les variants les plus résistants à la sécheresse. L’INRAE et l’Interprofession des Vins de Savoie pilotent un programme de recherche sur la durabilité de l’Altesse face au climat 2030-2050, dont les premiers résultats sont attendus en 2027.

Conservation, service et étapes d’évolution

Pour pleinement apprécier un vin d’Altesse, quelques règles s’imposent. La cave idéale maintient une température constante de 12 à 14 °C, une hygrométrie de 70 à 75 %, l’obscurité totale, et les bouteilles couchées pour préserver l’étanchéité du bouchon liège [^16^]. Une fluctuation thermique au-delà de 4 °C en quelques jours peut altérer durablement l’évolution du vin.

L’évolution dans le verre suit un cycle reconnaissable :

  • 1 à 3 ans : fraîcheur fruitée, tension acide, profil floral et minéral net.
  • 4 à 7 ans : enrichissement aromatique, notes miellées et briochées, gain en densité texturale, acidité fondue.
  • 8 à 12 ans : palette tertiaire (truffe blanche, sous-bois, cire d’abeille, fruits confits), apogée pour les grands Marestel.
  • Au-delà de 12 ans : déclin progressif pour les cuvées moyennes ; les très grandes bouteilles peuvent tenir jusqu’à 18-20 ans dans d’excellentes conditions.

Carafer ou pas ? La question divise. Pour les vins jeunes (1-4 ans), un service direct en verre tulipe de bonne taille suffit. Pour les bouteilles de 5 à 8 ans, une demi-heure de carafe ouverte peut bénéficier au vin sans risquer de l’oxyder excessivement. Au-delà de 8 ans, la décantation est recommandée pour libérer la palette tertiaire, mais elle doit être douce et rapide (15 minutes maximum) afin de préserver les arômes les plus volatils.

Sources

[^1^] Interprofession des Vins de Savoie — Histoire de l’Altesse en Savoie.
[^2^] INRAE Montpellier — Études ADN cépages alpins, 2014-2020.
[^3^] Wine with Seth — « Roussette de Savoie AOC », 2024, données historiques Marestel.
[^4^] La Revue du Vin de France — « Cépages rares des Alpes », 19 mai 2022.
[^5^] INAO — Cahier des charges AOC Roussette de Savoie, décret du 24 août 2021.
[^6^] Comité Interprofessionnel des Vins de Savoie (CIVS) — Fiches crus Roussette.
[^7^] Sélection Massale — Fiche Domaine Dupasquier, Jongieux.
[^8^] Hachette des vins — Guide Hachette 2024, fiches Altesse.
[^9^] Interprofession des Vins de Savoie — Encépagement 2023, 180 ha Altesse.
[^10^] Maison Lupin — Histoire familiale depuis 1849.
[^11^] Domaine Berthollier — « Accords mets et vins de Savoie », 1ᵉʳ novembre 2024.
[^12^] Les Grappes / Jean Vullien / cavistes en ligne — Fourchettes de prix 2024-2025.
[^13^] INAO — Cahier des charges AOC Roussette du Bugey, 2009.
[^14^] INRAE Vassal-Montpellier — Conservatoire ampélographique national, fiche Altesse.
[^15^] CIVS / INRAE — Programme de recherche sur l’adaptation des cépages savoyards au climat 2030-2050.
[^16^] Hachette des vins — Conditions de conservation des grands vins blancs.

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