« Vers les sommets » : le reportage qui montre le vin de Savoie autrement que dans la fondue

Paul Savoyard

Vignobles en terrasses sous le Mont Blanc enneigé

Le reportage « Vin de Savoie : vers les sommets » de TF1 Info a choisi un angle inhabituel. Pas la fondue, pas la raclette, pas le cliché alpin de carte postale. Des coteaux, des cépages qu’on ne trouve presque nulle part ailleurs, et des vignerons qui parient sur l’altitude comme autre chose qu’un décor.

Ça mérite qu’on s’y arrête. Parce que la Savoie, dans l’imaginaire national, reste figée : blanc léger, acidulé, consommable entre deux descentes de ski. Le reportage montre autre chose.

Des vins qui construisent une identité propre, loin de la dépendance aux appellations voisines.

20 cépages, et pas un seul pour faire le beau

Le vignoble savoyard compte une vingtaine de cépages. Plusieurs sont autochtones, très rares, peu connus hors de la région. Ce n’est pas de l’exotisme de boutique.

C’est une archive vivante, des variétés qui ont survécu parce que personne n’a jugé utile de les arracher pour planter du Chardonnay ou du Cabernet.

La Jacquère est le cépage dominant du vignoble savoyard avec plus de 1 000 ha sur 2 000 ha et est la base des appellations Apremont et Abymes. L’Altesse, cépage blanc de Savoie, est également appelé Roussette, donne des blancs de garde surprenants, avec ce gras et cette amande qui trompent sur la robe claire. La Mondeuse, cépage rouge, emblématique d’Arbin (appellation Vin de Savoie sur ~40 ha de coteaux bien exposés), donnant des vins charpentés aux notes poivrées/épicées.

Le Gringet à Ayze, le Persan en résurrection timide : chacun porte une parcelle, une histoire de gel, de pente, de main d’œuvre qui a tenu bon.

Vous cherchez du Pinot Noir ou du Sauvignon ? Allez en Bourgogne. Ici, l’originalité des cépages et le terroir montagnard permettent de se différencier.

C’est le pari, et il commence à porter.

L’altitude, ce n’est pas le frais à tout prix

La Savoie est un vignoble d‘altitude. Le reportage le souligne : l’altitude conserve les vins « frais et pleins de vie ». Mais attention, ce n’est pas la même fraîcheur que celle d’un Muscadet ou d’un Alsace de plaine.

C’est une tension plus verticale, une acidité qui monte plutôt qu’elle ne coule en rondeur.

Les blancs représentent environ 20% de la production du vignoble savoyard. Chiffre modeste, qui dit aussi que le rouge et le rosé tiennent leur place. La Mondeuse n’est pas une exception de salon.

Elle est une réalité de cave, de table, d’accords avec des plats qui ne passent pas par le beurre et la crème.

Le regain d’intérêt pour des vins plus frais et digestes joue en faveur de cette architecture. Pas le gras compensé par le gras, la fondue sur fondue. Une ligne plus tendue, qui demande au plat de s’ajuster plutôt que d’étouffer.

Export vers l’Amérique du Nord : quand un vigneron de Chambéry inverse la tendance

Un vigneron près de Chambéry exporte près de la moitié de sa production vers l’Amérique du Nord. Ce n’est pas anodin. La Savoie, longtemps prisonnière de son marché local, touristes d’hiver, restaurants de station, quelques cavistes alpins, voit ici une brèche.

L’Amérique du Nord, c’est-à-dire des acheteurs qui ne connaissent ni le Mont Blanc ni la recette de la tartiflette, qui achètent un vin pour ce qu’il est dans le verre.

Je reste circonspect sur les volumes. « Près de la moitié » d’une production de domaine reste, en absolu, des quantités modestes. Mais le signal compte.

Il dit que la cote savoyarde n’est plus condamnée à l’autoconsommation régionale. Que des cépages qu’on ne peut pas planter ailleurs, parce que le clone n’existe pas, parce que le terroir ne le supporterait pas, deviennent des arguments de vente.

Le risque, c’est l’emballement. Quand un marché extérieur s’intéresse, la tentation est de standardiser, d’adoucir, de faire plaisir. La force de la Savoie, c’est précisément de ne pas plaire à tout le monde.

La Bourgogne et le Jura comme repoussoirs, pas comme modèles

Le reportage de TF1 Info pose une comparaison implicite. La Bourgogne, ses prix, ses enchères, ses parcelles devenue objets de spéculation. Le Jura, son moment de gloire médiatique, ses vins orange à la mode.

La Savoie, elle, avance à côté. Pas contre. À côté, avec des cépages qu’on ne peut pas copier, des expositions de coteau que le négoce ne peut pas industrialiser.

C’est une position fragile. Elle demande des vignerons qui restent sur leurs terroirs, qui ne vendent pas leur parcelle à un promoteur quand le prix de l’immobilier monte. Elle demande aussi des consommateurs qui comprennent que « vin de Savoie » sur une étiquette ne dit pas grand-chose, que le cru, Apremont, Chignin-Bergeron, Arbin, et le cépage sont les vraies coordonnées.

Vous achetez un « vin de Savoie » générique ? Vous avez une chance sur deux de tomber sur un assemblage de complaisance, du Chardonnay en altitude, du Gamay sans âme. Le reportage montre l’autre versant.

Celui où le cépage rare et le lieu précis font le prix et le plaisir.

Le « vers les sommets » : ascension ou ligne de crête ?

Le titre du reportage, « Vers les sommets », sonne comme une promesse. Mais le sommet en montagne, c’est aussi le lieu où le temps se gâte, où la descente est plus dangereuse que la montée. Le vignoble savoyard progresse, gagne en notoriété, voit ses cépages autochtones sortir de l’ombre.

La question est de savoir s’il conserve cette nervosité, cette exigence, quand le marché lui demandera de devenir plus « accessible ».

La fraîcheur altitude, la digestibilité, l’originalité cépage : ce sont des qualités qui se vendent mal en grande distribution. Elles demandent du conseil, du temps, des verres qui ne sont pas remplis à ras bord. Le vigneron de Chambéry qui exporte vers l’Amérique du Nord a probablement trouvé des intermédiaires qui racontent cette histoire.

C’est le nœud de l’affaire. Pas le vin seul. Le récit qui l’accompagne.

La prochaine vendange dira si cette ligne de crête tient. Entre le local confortable et l’international formaté, la Savoie n’a pas encore choisi. C’est peut-être là qu’elle est le plus savoyarde.