Le muscat de Frontignan souffle ses 90 ans d’appellation dans un marché du vin qui va mal. Le doux, en 2026, ne fait plus rêver les acheteurs. Alors sur les contreforts de la Gardiole, près de Sète, les vignerons ont sorti autre chose de leurs caves : du sec, du rouge, du pétillant.
La fête annuelle du muscat, à Frontignan dans l’Hérault, a servi de démonstration. Toute la filière y était, musique comprise. Et la question tournait dans les allées : comment rester debout quand la mode s’est détournée des vins sucrés ?
Un vin à 15 degrés, fabriqué en arrêtant la fermentation
Le muscat de Frontignan est un vin doux naturel, cette famille emblématique du Languedoc et du Roussillon. Sa fabrication tient en un geste : le mutage. Le vigneron stoppe la fermentation du jus de raisin en y ajoutant de l’alcool.
Le sucre qui n’a pas eu le temps de se transformer reste dans le vin. D’où ce profil liquoreux, et ces quelque 15 degrés au compteur. Ce n’est pas un blanc de soif qu’on descend en terrasse.
Ça change tout à table, et c’est justement là que la filière a un argument à faire valoir.
« On peut les boire à l’apéritif, et les ressortir en fin de repas »
Christophe Sala, du Domaine de la Plaine, le formule mieux que n’importe quelle fiche commerciale. « Ce sont des vins très aromatiques, qui ont énormément de goût, qui sont très bons à déguster frais l’été et qui surtout encadrent le repas », explique-t-il. Et il enchaîne sur l’usage concret : « On peut les boire à l’apéritif, et les ressortir en fin de repas en digestif ou avec des gâteaux, et même du roquefort ! »
Le mot à retenir dans cette phrase, c’est « encadrent ». Un vin qui ouvre et qui ferme le repas, servi frais, se rend utile deux fois dans la même soirée. Le roquefort, lui, n’est pas une coquetterie de dégustateur : le sel du bleu et le sucre du muscat se répondent, c’est un des accords les plus solides qui existent avec un liquoreux.
Sec, rouge, pétillant : la sortie par le haut de 140 producteurs
L’appellation réunit près de 140 producteurs. Aucun d’eux ne peut espérer que le goût du sucré revienne tout seul. Alors la filière diversifie : à côté du doux historique, on trouve maintenant du muscat sec, du rouge et du pétillant.
C’est un pari, et je le trouve juste. Le cépage muscat garde son parfum même vinifié sec, l’arôme n’est pas dans le sucre, il est dans le raisin. Cette diversification permet de garder le nom, le terroir et les vignes, tout en proposant un vin qui entre dans les usages d’aujourd’hui.
Le muscat sec, est-ce encore du muscat ?
Oui, et la réponse est venue d’une visiteuse frontignanaise, donc d’une personne qui connaît le vin de son village par cœur. « J’aime le côté fruité, je préfère le muscat sec. J’aime beaucoup les nouveaux pétillants qui sont sortis.
Ma maman, elle préfère le doux », résume-t-elle.
Cette phrase raconte une bascule de génération à l’intérieur d’une même famille. La mère reste au doux, la fille va au sec et aux bulles. Si vous cherchez pourquoi la filière bouge, c’est là, pas dans une étude de marché.
La fête tombe avant les vendanges, et ce n’est pas un hasard
Chaque été, la fête se tient juste avant les vendanges, quand les touristes sont encore nombreux dans le secteur. Le calendrier est une stratégie commerciale à lui tout seul : on fait goûter à des gens qui repartent avec un coffre.
Ça marche. « On va repartir avec des bouteilles, ça c’est sûr. On va en prendre pour en boire et d’autres pour les ramener dans le Nord », lâche un amateur.
Un touriste portugais tranche plus court : « C’est bon, c’est frais ! ». Trois mots, mais ils disent l’essentiel du travail accompli sur le service frais.
Pourquoi le vin doux naturel a-t-il décroché ?
La déconsommation frappe tout le vin, et le doux prend double peine. La mode n’est pas aux vins sucrés, et le vin doux naturel n’a pas le vent en poupe dans un marché en berne. Il porte en plus une image de fin de repas dominical dont les jeunes buveurs ne veulent plus.
D’où l’intérêt du contre-pied servi à Frontignan : un muscat frais, à l’apéritif, l’été. Même bouteille, autre moment de consommation. C’est souvent comme ça qu’un vin repart, bien plus que par une campagne de communication.
Une production « imaginée pour séduire tous les palais »
C’est la formule employée par les viticulteurs pour décrire ce qu’ils ont présenté aux visiteurs : une production moderne et diversifiée. Le mot « tous » est ambitieux, mais l’intention est claire et elle est bonne.
Dans ce pays des joutes, la filière a compris qu’elle ne gagnerait pas en défendant une seule bouteille. Elle défend un cépage, un lieu, et plusieurs façons de le boire. À 90 ans, c’est une manière plutôt vive de vieillir.
Alors si vous croisez ces bouteilles, prenez-en deux : une douce pour le roquefort, une sèche pour l’apéritif, et servez-les vraiment fraîches. Vous comprendrez en une soirée ce que 140 vignerons essaient d’expliquer depuis des mois, avec modération, ces 15 degrés ne se boivent pas comme un blanc de soif.






