Vignobles Alain Jaume : 200 ans de Rhône dans le même sillon familial

Paul Savoyard

Vignobles Alain Jaume

Deux cents ans tiennent parfois dans une même suite de gestes : planter, agrandir, transmettre, puis recommencer. En 2026, les Vignobles Alain Jaume fêtent ce cap rare, avec une histoire qui remonte à 1826, quand Mathieu Jaume met en terre les premières vignes.

Ici, la ligne tenue sur la durée compte davantage que l’anniversaire lui-même. D’un siècle à l’autre, la famille avance par étapes nettes : une plantation, des achats de terres, un domaine lancé en propre, puis des relais pris par la génération suivante.

Le fil de cette maison rhodanienne se suit dans les dates qui comptent vraiment. Elles racontent une suite de décisions concrètes, prises au bon moment ou sous la contrainte, comme après un épisode de grêle dévastateur.

1826 : tout commence avant même la délimitation de l’AOC Châteauneuf-du-pape

En 1826, Mathieu Jaume plante les premières vignes, à une époque où la délimitation de l’AOC Châteauneuf-du-pape n’existe pas encore.

Ces deux repères mis côte à côte montrent ce que représente cette date. La famille travaille avant ce cadre. Cette antériorité donne une autre lecture aux 200 ans célébrés en 2026 : la continuité naît dans la vigne elle-même.

Plus tard, Roger rachète des bois pour agrandir la propriété. Ce rachat élargit d’abord l’emprise de la propriété et traduit une volonté de durer sur place.

1979 : le Grand Veneur naît sur 10 hectares, avec une cave à Orange

Le grand virage moderne arrive en 1979. Cette année-là, Alain et sa femme Odile concrétisent le domaine du Grand Veneur, créé sur 10 hectares.

Le détail change la lecture de toute l’histoire familiale : on passe d’un héritage entretenu à une construction assumée, avec un nom, une assise et une cave installée sur la commune d’Orange. C’est là que la maison prend une forme plus lisible pour le public comme pour le marché.

Un autre signe va dans ce sens : Alain Jaume participe au premier salon Vinexpo, à Bordeaux. Cela montre une famille qui ne reste pas enfermée dans son seul périmètre et qui accepte d’exposer son travail dans un rendez-vous appelé à compter.

La progression suit ensuite son cours. Les acquisitions permettent d’atteindre 40 hectares au seuil des années 2000. Il s’agit d’un élargissement patient, bâti par strates.

La grêle impose une autre carte : Rasteau, Cairanne et Gigondas

Puis vient le coup d’arrêt. Un épisode de grêle dévastateur conduit Alain Jaume à revoir sa stratégie.

Dans ces moments-là, la solidité d’une maison se mesure à sa capacité à bouger. Alain Jaume développe alors des partenariats du côté de Rasteau, Cairanne et Gigondas.

Cette séquence répond d’abord à un choc concret, subi dans la vigne. Elle élargit aussi le terrain, où la famille redessine sa manière d’avancer au-delà de l’accumulation d’hectares.

La grêle a forcé une révision, mais elle n’a pas cassé l’élan. Elle a même déplacé le centre de gravité du domaine, en poussant vers des partenariats que la trajectoire initiale n’aurait peut-être pas installés aussi vite.

2002 puis 2014 : la relève entre, les terres suivent

Le passage de témoin devient visible en 2002, avec l’arrivée de Christophe et Sébastien sur le domaine. La même année, la propriété du Clos du Sixte, à Lirac, rejoint l’ensemble.

La relève familiale arrive au moment où le périmètre s’étend encore, donc au moment où il faut tenir à la fois la transmission et le développement.

Après cette phase, la certification AB intervient. Là encore, le calendrier parle. Elle arrive après l’élargissement, comme une manière d’inscrire plus nettement le travail dans une direction lisible.

En 2014, Hélène Jaume rejoint à son tour le domaine. La famille ajoute ensuite les terres du Château Mazane, à Vacqueyras, soit 11 hectares de plus, puis La Grangette Saint-Joseph, à Violès, qui apporte 55 hectares.

La notion de continuité familiale tient à la succession des noms et au fait que chaque arrivée correspond à une nouvelle marche du vignoble, sans rupture de main.

Au bout du sillon, 160 hectares et une fête déjà passée le 13 juin

En 2026, la famille Jaume travaille 160 hectares de vignes. Le chiffre résume à lui seul le chemin parcouru depuis les premières plantations de 1826, puis depuis les 10 hectares du Grand Veneur en 1979.

La célébration des 200 ans a eu lieu au domaine le 13 juin. La date est passée, mais elle sert de bon repère : cet anniversaire n’a pas été posé sur une légende vague. Il s’appuie sur une chronologie précise, avec des choix repérables, des terres ajoutées et des générations qui se succèdent sans décrocher du Rhône.

Cette histoire de vin parle d’abord de surface cultivée, de cave, de lieux et de famille. Le reste vient après. Deux siècles plus tard, le mot qui colle le mieux à cette trajectoire n’est pas la nostalgie, mais la tenue.

Ces 200 ans montrent qu’une maison viticole dure quand elle accepte de changer sans quitter sa ligne. De Mathieu à Hélène, du premier rang planté aux 160 hectares travaillés en 2026, le sillon a gardé sa ligne. Il s’est élargi, voilà tout.