2 000 hectares. C’est tout ce que la Savoie consacre à la vigne, et ça représente 0,55% des surfaces AOP françaises. Un chiffre qui, dit comme ça, sonne comme une anecdote viticole.
Et pourtant, ce petit vignoble de montagne concentre aujourd’hui une énergie rare, celle des terroirs qui ont failli disparaître et qui reviennent par le haut de gamme.
La production atteint 16 millions de bouteilles par an. Les trois quarts sortent de la combe de Savoie, cet étrange couloir entre Chambéry et Albertville où les vignes s’accrochent à des pentes pouvant grimper jusqu’à 60%. L’altitude, elle, oscille entre 250 et 450 mètres, pas assez haute pour faire de l’herboristerie, suffisamment pour ralentir la maturité et tendre le fil de l’acidité.
Vous imaginez la vendange : pas de machine possible, des coteaux à cueillir à la main, cuvée par cuvée.
Les blancs dominent : 70% de la production. Trois AOP structurent l’offre, vin-de-savoie, roussette-de-savoie, seyssel, plus une IGP, vin-des-allobroges, et 21 dénominations géographiques qui correspondent aux anciens crus. C’est là que le vignoble se joue : pas dans les volumes, dans la maille fine du terroir.
Michel Grisard et la mondeuse : le pari de l’oublié
Michel Grisard, vigneron du Prieuré Saint-Christophe (Savoie), est vivant et à la retraite ; il a cessé son activité viticole en 2015, sans décès connu, mais son ombre reste longue sur le vignoble. C’est lui qui a fait de la mondeuse, ce rouge tannique, sauvage, longtemps cantonné à la table du dimanche, un sujet de conversation sérieux entre amateurs. Il a aussi créé en 2007 le Centre d’ampélographie alpine au Musée de la vigne et du vin de Savoie à Montmélian.
Une centaine de souches y sont conservées : persan, jacquère, mondeuse, altesse. Le travail d’archiviste, mais vivant.
Grisard n’était pas seul. Jean-Claude Masson a poussé l’apremont, ce blanc des éboulis du Mont Granier, vers la garde, contre l’idée reçue que les blancs de Savoie se devaient d’être bus dans l’année. Dominique Belluard, sur le gringet d’Ayze, a fait d’une variété quasi endémique un objet de désir pour les caves parisiennes avant de disparaître prématurément.
Louis Magnin et Gilles Berlioz figurent aussi parmi ces noms qui ont construit, parcelle par parcelle, une crédibilité que le vignoble n’avait pas trente ans plus tôt.
Leur point commun ? Aucun n’a cherché le volume. Ils ont travaillé la reconnaissance du nom propre : le cru, le cépage, le vigneron.
Dans un marché où la Savoie peinait à exister hors de ses frontières, cette stratégie de l’excellence technique était le seul chemin possible. Et elle a fonctionné, mais lentement, avec des années de retard sur les investissements.
Le mot du caveau : la mondeuse d’Arbin, quand elle est bien faite, demande dix ans de cave pour fondre ses tanins. C’est un vin que l’on ouvre avec de l’avance, pas une bouteille de dernière minute.
7% en bio : le chiffre qui en dit long
Seulement 7% des surfaces sont aujourd’hui en agriculture biologique. Pour un vignoble de montagne, pourtant idéalisé comme naturel, c’est faible. La raison est simple : les coteaux à 60% de pente ne tolèrent aucune erreur de gestion.
Un traitement manqué, une maladie qui progresse, et la récolte s’envole dans le précipice. La conversion au bio sur ces terrains exige une maîtrise technique que peu de domaines possèdent, et des moyens financiers que la structure du vignoble, petites exploitations, coûts de main-d’œuvre élevés, rend difficiles.
Vous l’aurez compris : le bio en Savoie n’est pas une posture marketing. C’est un choix technique qui engage la survie de la parcelle. Les pionniers qui l’ont fait, certains de la génération Grisard, d’autres plus jeunes, méritent ce statut de pionnier au sens ancien : celui qui part sans savoir s’il reviendra.
La conversion progresse, mais par à-coups. Le vignoble reste majoritairement en raisonnée, avec des pratiques qui varient énormément d’un domaine à l’autre selon l’exposition, le cépage, l’histoire de la parcelle.
La nouvelle génération : moins de héros, plus de réseau
Corentin Houillon, Matthieu Goury, Marie et Florian Curtet, Raphaël Saint-Germain, leurs noms circulent dans les salons et les caves à Paris. Ce qui les distingue de la génération précédente, c’est moins un style de vin qu’une manière de travailler ensemble. « Les Pétavins », ce groupe créé pour partager les pratiques, marque ce tournant : on n’est plus seul sur son coteau à inventer la roue, on échange, on compare, on standardise par le bas l’excellence technique.
C’est une évolution logique. Le marché du vin de Savoie a assez grandi pour que la concurrence interne devienne productive. Quand les bouteilles partent vers Lyon, Paris, Bruxelles, la qualité moyenne doit suivre.
Les jeunes vignerons le savent : un mauvais vin de Savoie servi à la table d’un restaurant parisien nuit à tous, pas seulement à celui qui l’a fait.
L’accord du jour : un apremont de garde de Jean-Claude Masson, ou de ceux qui ont suivi sa voie, avec une raclette au beaufort d’alpage. Le sel du fromage trouve le minéral de l’éboulis, le gras du beurre fondu épouse le gras qui vient avec le temps en bouteille.
Quinze cépages oubliés réinscrits : l’archéologie vivante
Le catalogue officiel a vu revenir une quinzaine de cépages oubliés. C’est le fruit du travail du Centre d’ampélographie alpine et de la persistance de quelques vignerons à cultiver des parcelles que personne ne leur demandait. Le persan, par exemple, cette variété rouge quasi disparue, fait partie de la centaine de souches conservées à Montmélian.
On ne sait pas encore ce qu’il donnera en vin de masse, ni s’il le donnera un jour. L’important est que le matériel génétique existe, que les parcelles expérimentales produisent, que le lien ne soit pas coupé.
C’est là que le vignoble savoyard devient intéressant pour qui observe les territoires viticoles en tension. Face au réchauffement, à la pression des normes, à la concurrence des grandes régions, la Savoie n’a pas deux atouts : elle a la diversité génétique et la maîtrise de la pente. Les deux sont difficiles à copier.
Un coteau à 60% dans le Bordelais ou la Bourgogne, ça n’existe pas, ou plus.
Reste le problème du volume. 16 millions de bouteilles, c’est ce que certaines caves coopératives du Languedoc produisent en quelques semaines. La Savoie ne fera jamais de la quantité.
Sa force, c’est d’être devenue identifiable : quand on demande un chignin-bergeron ou une mondeuse d’Arbin dans un restaurant, on sait ce qu’on commande. Cette nomination précise, cru, cépage, parfois vigneron, est le vrai capital du vignoble. Il a fallu trente ans pour la construire.
Elle tient sur quelques centaines d’hectares et une poignée de noms que l’on cite.
Le vent en poupe, donc, mais pas celui de l’effervescence. Celui de la lenteur qui paie, enfin, après des décennies de travail en contre-pente.





